Une rĂ©vĂ©lation ADN prĂ©tendant identifier Jack l’Éventreur refait surface, mais les experts dĂ©noncent une imposture scientifique et historique. L’affaire, nĂ©e d’un livre publiĂ© en 2007, connaĂ®t un rebondissement mĂ©diatique rĂ©current, suscitant Ă chaque fois l’espoir d’une rĂ©solution du plus cĂ©lèbre cold case de l’histoire.

L’auteur Russell Edwards affirme dans son ouvrage Naming Jack the Ripper avoir acquis un châle qui aurait appartenu Ă Catherine Eddowes, quatrième victime canonique du tueur de Whitechapel Ă l’automne 1888. Sur ce textile, des analyses auraient mis en Ă©vidence des fluides corporels, Ă la fois du sang et du sperme.
Selon les dĂ©clarations de l’auteur, le sang correspondrait Ă celui de Catherine Eddowes, tandis que le sperme serait attribuĂ© Ă un certain Aaron Kosminski. Ce nom n’est pas inconnu des chercheurs, car il figurait dĂ©jĂ parmi les suspects Ă l’Ă©poque des faits, en 1888.
Kosminski, un homme aux tendances violentes envers les femmes, est mort en 1919 dans un asile psychiatrique. Edwards affirme avoir Ă©tabli un lien gĂ©nĂ©tique en comparant l’ADN du sperme avec celui de descendants d’une sĹ“ur de Kosminski, et l’ADN du sang avec celui d’une descendante de la victime.
Cependant, cette thèse est vivement contestĂ©e et qualifiĂ©e de “fraude” par de nombreux spĂ©cialistes. L’histoire de la provenance du châle elle-mĂŞme est jugĂ©e hautement invraisemblable. Il aurait Ă©tĂ© rĂ©cupĂ©rĂ© par un policier, Amos Simpson, sur les lieux du crime.
Or, le meurtre d’Eddowes a Ă©tĂ© commis dans la CitĂ© de Londres, un district relevant d’une police municipale distincte de Scotland Yard. La prĂ©sence d’un agent de Scotland Yard comme Simpson sur cette scène de crime est considĂ©rĂ©e comme extrĂŞmement improbable, voire impossible.
De plus, une expertise rĂ©alisĂ©e par la maison de ventes aux enchères Sotheby’s a jetĂ© un doute fondamental sur la pièce maĂ®tresse de l’enquĂŞte. L’objet ne serait pas un châle de l’Ă©poque victorienne, mais un chemin de table fabriquĂ© entre 1900 et 1910, soit bien après les meurtres de 1888.
Cette rĂ©vĂ©lation rĂ©duit Ă nĂ©ant l’authenticitĂ© de l’artefact et, par extension, la validitĂ© des analyses ADN qui y ont Ă©tĂ© pratiquĂ©es. Les fluides dĂ©couverts, s’ils sont bien prĂ©sents, n’ont aucun lien dĂ©montrable avec les crimes de Jack l’Éventreur.
Les historiens rappellent que les cinq meurtres dits “canoniques” – de Mary Ann Nichols le 31 aoĂ»t Ă Mary Jane Kelly le 9 novembre 1888 – restent non Ă©lucidĂ©s. L’Ă©nigme continue de fasciner, faisant rĂ©gulièrement l’objet de thĂ©ories plus ou moins Ă©tayĂ©es.
Le cas d’Aaron Kosminski, bien que souvent citĂ©, ne dispose d’aucun dossier policier concluant permettant de l’identifier formellement au tueur. Son nom resurgit pĂ©riodiquement, sans qu’aucune preuve tangible ne vienne confirmer les suspicions anciennes.
La mĂ©diatisation rĂ©currente de la thèse d’Edwards, notamment sur les rĂ©seaux sociaux, est perçue comme un phĂ©nomène exploitant la soif de rĂ©solution du public. Elle dĂ©montre la puissance du mythe et la facilitĂ© avec laquelle une pseudo-rĂ©vĂ©lation peut captiver l’attention.
Les avancĂ©es technologiques, notamment en gĂ©nĂ©alogie gĂ©nĂ©tique, ont permis de rĂ©soudre des cold cases anciens. Cela rend d’autant plus crĂ©dibles aux yeux du public des annonces comme celle-ci, mĂŞme lorsqu’elles reposent sur des bases fragiles ou erronĂ©es.
En l’Ă©tat, la communautĂ© des chercheurs sĂ©rieux sur Jack l’Éventreur considère cette piste ADN comme close et sans fondement. L’affaire du châle est vue comme une construction destinĂ©e Ă vendre des livres, exploitant la notoriĂ©tĂ© Ă©ternelle du tueur.

L’Ă©pisode souligne les dĂ©fis de l’investigation historique face aux artefacts non documentĂ©s et aux traditions familiales incertaines. Il rappelle la nĂ©cessitĂ© d’un examen critique rigoureux avant d’accepter toute dĂ©couverte prĂ©sentĂ©e comme rĂ©volutionnaire.
Pour l’instant, l’identitĂ© de Jack l’Éventreur reste cachĂ©e dans les brumes de l’Histoire londonienne. MalgrĂ© les espoirs pĂ©riodiquement ranimĂ©s, le mystère demeure entier, prĂ©servant le mythe qui, depuis plus d’un siècle, alimente livres, films et dĂ©bats sans fin.
La prudence reste donc de mise face Ă toute annonce fracassante. L’histoire dĂ©montre que la vĂ©ritĂ© sur Whitechapel est souvent plus complexe et moins sensationnelle que les thĂ©ories qui cherchent Ă la dĂ©voiler dans un grand fracas mĂ©diatique.
L’engouement pour cette nouvelle “rĂ©vĂ©lation”, bien que dĂ©mentie, illustre la fascination intacte pour ce chapitre sanglant de l’ère victorienne. Une fascination qui garantit que d’autres thĂ©ories, tout aussi spectaculaires et tout aussi fragiles, Ă©mergeront dans le futur.
En attendant, les archives de Scotland Yard et les rapports d’enquĂŞte de l’Ă©poque restent les sources les plus fiables. Elles continuent d’ĂŞtre scrutĂ©es par des gĂ©nĂ©rations d’historiens, sans avoir encore livrĂ© le nom de l’homme qui terrorisa Londres Ă l’automne 1888.
L’affaire rappelle que le travail de l’historien, comme celui du journaliste, exige du temps, de la rigueur et une saine mĂ©fiance envers les rĂ©cits trop parfaits. Surtout lorsqu’ils promettent de rĂ©soudre, plus de 130 ans après, l’une des plus grandes Ă©nigmes criminelles.